La gestion des minorités religieuses dans l’histoire de l’Islam

Sir Thomas Walker Arnold est un historien et orientaliste britannique mort en 1930 à Londres. Il est l’auteur de La prédication de l’islam : une histoire de la propagation de la foi musulmane. Dans le chapitre sur la diffusion de l’islam dans les nations chrétiennes d’Asie occidentale, il nous livre une analyse édifiante sur la gestion des minorités religieuses par les autorités musulmanes au cours de l’histoire.

La gestion des minorités religieuses aux premiers temps de l’Islam

Selon lui, tout dans la gestion des minorités religieuses aux premiers temps de l’Islam réduit à néant l’hypothèse de « la conversion par l’épée ». 

Premièrement, d’après lui, évoquant De Goeje et Caetani, les règles restrictives entravant la liberté religieuse des chrétiens en terres d’Islam, attribuées au calife ‘Umar, ne sont que pure invention. Nous verrons d’ailleurs un peu plus tard que la politique de ‘Umar envers les non-musulmans étaient, au contraire, très tolérante.

Deuxièmement, au cours de l’histoire, les minorités religieuses jouissaient d’une grande liberté, le pouvoir n’intervenant pas, sauf cas rares, dans la gestion des affaires religieuses des dites minorités. Bien plus, certaines sectes chrétiennes très minoritaires ont tiré bénéfice de cela. En effet, ils avaient bien plus de liberté religieuse sous le pouvoir musulman que sous l’empire byzantin. Ils n’étaient pas discriminés et pouvaient même atteindre les plus hautes sphères de l’État (des exemples sous les Omeyyades et les Abbassides sont cités).

La jizya et le mythe de la propagation de l’Islam par l’épée

Quant à la jizya, perçue par certains détracteurs de l’islam comme une punition de ne pas être musulmans, elle répondait à deux objectifs. Le premier était de pouvoir être exempté du service militaire obligatoire. Le deuxième était d’obtenir la protection de l’armée musulmane contre tout oppresseur, musulman ou non. La protection des populations soumis à la jizya était une condition sine qua non pour percevoir la jizya. Sans protection, la jizya n’était pas due et devait être remboursée si elle avait été payée. C’est ce qu’il se passa, par exemple, sous le règne du calife ‘Umar qui fit rembourser aux chrétiens la jizya perçue à un moment où l’armée musulmane ne pouvait plus protéger les populations contre l’armée d’Héraclius.

Pour ce qui est de l’exemption de service militaire, un fait historique remontant à 643, donc sous le califat de ‘Umar, prouve que lorsque les populations signaient un accord avec le pouvoir musulman et servaient dans les armées musulmanes, ils pouvaient être exemptés du paiement de la jizya et des faits similaires sont rapportés des Ottomans.

De plus, la jizya était bien trop modérée pour constituer un fardeau. D’autant qu’encore une fois, elle exemptait celui qui s’en acquittait du service militaire auquel étaient soumis les musulmans. Très concrètement, Sir Arnold donne l’exemple de ce qui se faisait à l’époque de Hârûn al-Rashîd, d’après un livre écrit par le cadi Abû Yûsuf. Femmes, enfants, personnes âgées, pauvres vivant de l’aumône, personnes en situation de handicap moteur ou mental (à moins qu’ils ne soient riches), entre autres, étaient exemptés et cet impôt pouvait être payé en monnaie (48 dirhams par an pour les riches, 24 pour la classe moyenne et 12 pour les pauvres – sauf ceux qui en étaient exemptés) ou en nature ; de surcroît, les collecteurs avaient ordre de faire preuve d’indulgence avec ceux qui ne payaient pas.

Tout cela, et bien d’autres faits, fait dire à Sir Thomas Walker Arnold : « Au vu de la tolérance ainsi accordée à leurs sujets chrétiens dès les premiers temps du règne musulman, l’hypothèse courante de la conversion par l’épée ne nous semble guère satisfaisante, et nous sommes donc contraints de chercher d’autres facteurs que la persécution. »

La simplicité des dogmes islamiques, sa justice, ou encore son idéal de fraternité entre tous les croyants, quelque soit leur origine ou leur couleur de peau, expliquent bien mieux la percée fulgurante de l’islam en Asie occidentale.

Les discriminations sont à l’opposé de la tolérance de l’Islam

La vie étant faite de nuances et les musulmans n’étant pas des anges, force est de constater, comme l’auteur le fait, qu’il y a pu y avoir des discriminations, voire des persécutions, envers certaines minorités. Bien souvent, celles-ci s’expliquaient par des considérations purement politiques. La trahison de certaines puissances chrétiennes étrangères pouvaient, par exemple, entraîner des dommages collatéraux vis-à-vis des minorités chrétiennes de l’empire musulman, comme sous le règne de Hârûn al-Rashîd. Ce pouvait être aussi des suspicions de trahison au profit de puissances étrangères ou d’ingérences de ces puissances étrangères dans les affaires de l’empire qui pouvaient déclencher la réaction du pouvoir. Parfois, il s’agissait de pur fanatisme religieux (comme sous l’Abbasside al-Mutawakkil). « Mais une telle oppression était contraire à l’esprit de tolérance de l’islam et aux enseignements traditionnellement attribués au Prophète », comme l’affirme Sir Thomas. Et cela reste des cas isolés.

Plus clairement, la survie même des Églises orientales d’Asie occidentale jusqu’à nos jours est la plus belle preuve que la règle générale, au cours de l’histoire de la civilisation islamique, était la tolérance.

Les accueils chaleureux réservés aux conquérants musulmans

Un autre argument en faveur de la vision positive qu’avaient les populations autochtones vis-à-vis des musulmans est l’accueil souvent chaleureux réservé aux conquérants musulmans de zones préalablement sous domination chrétienne. Si l’auteur donne comme exemple ce qui a pu se produire en Asie occidentale (puisque c’est le sujet de son chapitre), nous pouvons évoquer le même type d’accueil de la part des populations locales juives et chrétiennes lors de la conquête de la péninsule ibérique :

« Mais ce qui fait la véritable singularité de la conquête du royaume des Wisigoths, c’est peut-être la vague d’espoir qu’elle a fait naître à travers toute une péninsule exaspérée par des siècles d’oppression et de barbarie : c’est d’abord un comte chrétien, blessé dans son honneur par la perversité de son souverain, qui a ouvert les portes du pays aux musulmans ; ce sont ses marins et ses éclaireurs, tout aussi chrétiens, qui ont transporté et guidé les guerriers berbères à travers les mers et les vallées ; ce sont, encore, des nobles chrétiens qui ont abandonné les rangs de leur despote à la bataille décisive du Wâdî Lakkah ; ce sont, partout, les Juifs, victimes d’odieuses persécutions, mais aussi les esclaves de l’Église ou les serfs saignés à blanc qui ont accueilli les armées de l’islam en libératrices. Les notables des grandes cités d’Hispanie eux-mêmes ont découvert avec un étonnement certain des conquérants magnanimes aux mœurs chevaleresques, et une conquête sans massacres ni dévastations de masse, sans profanations de lieux de culte ni viols. Il ne faudra pas longtemps avant que cet espoir d’un nouvel ordre empreint de justice et de tolérance n’attire irrésistiblement les populations indigènes à la foi des nouveaux maîtres du pays… » 

Loin des préjugés des uns et des autres, ce sont les faits et donc l’histoire qui doivent avoir le dernier mot. Or l’histoire est claire, c’est la tolérance qui fut le maître mot, sauf cas rares, tout au long de l’histoire de la civilisation musulmane. Et ceci en conformité avec les enseignements de l’islam : « Pas de contrainte en religion ! Car le bon chemin se distingue de l’errance » (Coran, 2 : 256).

 

Sources bibliographiques :

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