Le problème du monde du livre islamique francophone

Sur Instagram, je suis tombé sur une publication du compte @lepetithijaberonrouge qui est une sœur auteure d’un livre qu’elle essaie de diffuser et son témoignage m’a interpellé. En effet, elle évoquait plusieurs anecdotes vécues au salon du Bourget et un diagnostic qui ont résonné en moi puisque cela fait maintenant plus de deux ans que je partage un diagnostic similaire sur le monde du livre islamique.

Le cas du petit hijaberon rouge

Tout d’abord, elle expliquait qu’on lui a dit un nombre incalculable de fois que le prix de son livre était élevé car la oumma serait « la communauté la plus pauvre » (je rappelle que cela a eu lieu au Bourget donc que la personne qui a dit ça a déjà dépensé au moins 10€ pour l’entrée, à quoi s’ajoute l’achat de toutes sortes de babioles, bref). Le livre coûte 12€50. 

Est-ce vraiment cher pour un livre ?

Surtout lorsque la qualité du papier, de l’écriture et le soin mis au niveau de la forme sont là. Je n’ai pas lu son livre, je ne pourrais donc pas donner de réponse précise et maîtrisée. Mais cette question du prix des livres revient souvent, pas que pour le cas particulier de la sœur et elle cache selon moi un problème beaucoup plus profond. Mais j’y reviendrai après avoir exposé complètement son constat.

Ensuite, elle confiait que ce prix était un facteur de rejet vis-à-vis des acteurs principaux de ce domaine : les librairies islamiques. En effet, le livre étant trop cher selon eux, ils ne lui achètent pas et elle ne peut donc pas bénéficier de ce relais de diffusion non négligeable. Certains lui ont même fait remarquer que quelque chose de similaire mais made in China coûte bien moins cher. Encore une fois, je ne maîtrise pas le cas particulier de la sœur et les raisons exactes qui ont poussé ces libraires à refuser son livre. Je ne les juge pas. Mais cela me permet d’aborder un problème plus global.

Et nous allons donc nous poser plusieurs questions :

La oumma dispose-t-elle d’une majorité de vrais libraires ou de vendeurs de livres ?

Et deuxième question, pour concurrencer le made in China, doit-on être prêts à sacrifier la qualité ? 

Libraires ou vendeurs de livres ?

Cette question est essentielle selon moi. La oumma dispose de bien peu de véritables libraires, passionnés par leur travail, connaissant véritablement et profondément le domaine. Cela pose énormément de problèmes. En effet, la jeunesse musulmane s’intéresse de plus en plus à la lecture, mais face à cet appétit grandissant pour les livres, elle est laissée à son propre sort. Résultat : les gens ne savent pas quoi lire et lorsqu’ils vont en librairie islamique, bien souvent, la personne sur place n’est pas assez compétente pour donner des pistes de lecture intéressantes. Pire encore, certains jeunes pensent que la littérature islamique francophone se résume à des livres sur les jinns, sur le divorce, la polygamie et mille et unes traductions de Riyad as-Salihin. Et l’enthousiasme que connaît mon projet (quasiment 2500 abonnés sur YouTube et 1500 sur Instagram) en est une preuve supplémentaire. Même si globalement, la oumma lit peu, elle a de plus en plus envie de lire, mais pas n’importe quoi. D’où la nécessité de disposer de libraires et pas de vendeurs de livres seulement.

En effet, le souci principal d’un vendeur de livres sera de vendre, coûte que coûte. Je ne dis pas que les libraires passionnés vivent de livres et d’eau fraîche, mais ils sont plus scrupuleux sur ce qu’ils vendent et ils savent mettre en avant les livres qui méritent de l’être. Ils font même un point d’honneur de faire découvrir à leur clientèle des pépites inconnues du grand public.

Le prix des livres

Venons-en à cette question du prix des livres. Inutile de faire durer le suspense, selon moi, il s’agit d’un faux problème. Comme dit plus haut, les gens qui se plaignent du prix des livres trouvent bizarrement de l’argent pour toutes sortes de choses : iPhone, habits, produits High-tech, mariage hollywoodien, etc. Le problème n’est donc pas l’argent.

Où se situe le véritable problème, me direz-vous ?

La réponse est simple : la lecture n’est pas leur priorité. 

Bien sûr que certains livres sont peut-être plus chers qu’ils ne devraient être. Mais, c’est loin d’être la règle générale, de mon point de vue. Et même si c’était le cas, soyons pragmatiques, la plupart des livres coûtent moins de 15 euros, il est assez rare qu’on atteigne ou dépasse les 20€ et franchement les rares livres qui dépassent cette somme valent le coup de l’investissement. Si vous n’investissez que 50€ par mois, vous pourrez vous acheter en 3 à 5 livres.

Et encore une fois, ceux qui diront ne pas avoir cette somme, la lecture n’est simplement pas leur priorité. Regardez les chaînes YouTube d’adolescentes qui partagent leurs lectures, voire même les personnes qui partagent leurs lectures sur les réseaux sociaux. Vous pensez vraiment qu’elles roulent sur l’or ? Non, mais l’amour des livres les pousse à privilégier cette dépense par rapport à d’autres dépenses qu’elles trouvent moins importantes. 

La oumma lit peu ou superficiellement

C’est ce manque de goût pour la lecture qui est le centre du problème. La oumma, n’ayant pas le goût de la lecture, lit peu, des choses superficielles et trouve les livres trop chers. Et c’est donc ce problème qu’il faut régler en priorité. En promouvant la lecture, nous réussirons à la faire aimer aux gens inshaAllah. Et le nombre d’initiatives personnelles de gens partageant leurs lectures augmentera, et cela engendrera un cercle vertueux. La oumma lira plus de choses, elle lira des choses variées conseillées par des personnes aux profils très différents. Cela rehaussera le niveau d’exigence général et c’est tout naturellement que de véritables passionnés deviendront libraires, etc.

Vendre toujours plus

Mais revenons à ce que nous disions plus haut. Les gens lisent peu et les vendeurs de livres pensent que c’est en baissant le prix des livres que les gens liront plus. FAUX ! Je n’aime pas les épinards et ce n’est pas en faisant baisser leur prix que j’en mangerais plus.

Au lieu de s’attarder au cœur du problème, ils se sont focalisés sur une seule chose : vendre plus, à tout prix. Malheureusement, réfléchir de cette manière se fait toujours au détriment de la qualité. On va essayer par tous les moyens d’augmenter sa marge et de réduire les coûts, quitte à employer pour ça du made in China.

Le made in China… Un gros problème. Un problème éthique également. Nombreux sont ceux qui appellent au boycott de produits américains ou israéliens, pour les raisons que nous connaissons tous. Combien sont ceux qui, par contre, ont le courage d’appeler au boycott du made in China,. La Chine qui non seulement tue (au sens figuré) nos professionnels locaux mais aussi tue (au sens propre) nos frères et sœurs dans leur pays. Et pour ceux qui vivent, quelle vie ont-ils ? La torture, la déportation dans des camps, des mosquées millénaires sont même rasées. Bref, revenons à notre problème initial…

Nos auteurs sont confrontés à ce problème de la qualité face au coût. Doivent-ils céder face à cette menace, faire moins cher, faute de quoi, les librairies n’achèteront pas vos livres ? Ou doivent-ils garder le cap en mettant en avant leur savoir-faire et leur expertise ? 

Nos auteurs ne sont pas soutenus

Vous connaissez bien entendu ma réponse. Mais pour qu’ils gardent le cap, il faut qu’ils soient soutenus. Or, ils ne le sont ni par les libraires, ni par nous, lecteurs. Et s’ils ne le sont pas, nous sommes voués à baigner dans la médiocrité ad vitam eternam. 

Soutenus financièrement par nous tous en achetant leurs livres.

Soutenus par les libraires en mettant en avant les initiatives originales et intéressantes.

Un monde du livre islamique déconnecté de la réalité

Il y a aussi un autre souci : les acteurs du monde du livre islamique, et j’inclus cette fois les auteurs, sont bien souvent déconnectés de la réalité. Et la principale réalité sur laquelle il faut être éveillé en 2019, c’est internet et les réseaux sociaux. Pourquoi tant de mastodontes de cette industrie sont totalement absents ou si peu présents sur les réseaux sociaux ? Vous voulez intéresser la jeunesse ? La jeunesse est sur Instagram, Snapchat, Twitter. Un auteur ou une maison d’édition qui ne promeut pas son travail sur ces principaux réseaux sociaux est à côté de la plaque et manque sa cible. Regardez simplement les acteurs les plus prometteurs du monde du livre islamique, ils sont tous présents sur Instagram et Twitter. Je n’en citerai que trois : Nawa, Al Bayyinah et Ribât. Ils ont tout compris, où sont les autres ?

Autre grand absent, le livre numérique. Alors qu’Amazon, Kobo, Google et Apple sont en plein boom dans ce domaine ultra important, rares sont les livres islamiques disponibles en format numérique. C’est impensable.

A dire vrai, je n’ai trouvé que trois maisons d’édition ayant proposé certains livres en format numérique : Al Bayyinah, Ribât et Al Bouraq. Je n’ai trouvé aucun livre en format numérique du côté de Nawa mais ils sont très présents dans l’écriture d’articles de blog sur des domaines qui rejoignent les thématiques de leurs livres. Très ingénieux. Encore une fois, ce sont les mêmes qui ont tout compris ou presque. J’espère vraiment que de plus en plus de maisons d’édition proposeront du contenu au format numérique. 

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Des thématiques inégalement servies

Quant aux thématiques des livres islamiques, c’est très inégal. Certains thèmes sont surreprésentés : le mariage, le divorce, le monde de l’occulte, etc. D’autres thèmes, par contre, sont très peu représentés et le premier de ces thèmes qui me vient en tête est la pensée islamique. Et Dieu sait qu’on aurait besoin de plus de livres sur ces thèmes. 

Au milieu de tout ça, on trouve certains thèmes sur lesquels on pouvait très peu lire avant et qui ont connu une évolution très intéressante grâce à de nouvelles maisons d’édition courageuses et talentueuses (Ribât pour tout ce qui concerne l’histoire, par exemple).

En résumé, il y a beaucoup à faire dans le monde fabuleux du livre islamique. La route sera longue et nous aurons besoin de l’apport de tous : les professionnels d’un côté pour améliorer la situation et réfléchir à des solutions concrètes, mais aussi le public de l’autre côté pour récompenser les efforts de ces professionnels en achetant les produits qui méritent ce soutien.

Je reste persuadé que le renouveau civilisationnel islamique passe inévitablement par la lecture.

Je suis disponible sur mes réseaux sociaux pour tout apport et toute suggestion dans ce domaine.

4 Comments

  1. السلام عليكم ورحمه الله وبركاته،.

    Malheureusement ce constat est criant de vérité. Que ce soit du peu d’intérêt des musulmans pour la lecture, l’amateurisme des “libraires” musulmans, la recherche exagérée du gain quite à enrichir la Chine “grand amie” d l’Islam… Je pense néanmoins que vous avez oublié de mettre en avant le manque d’auteurs musulmans francophones. Reconnaissons que nous sommes peu compétents dans le domaine littéraire. Les profils littéraires ne sont pas mis en valeur au sein de la communauté, en France en tout cas. Essentiellement à cause du peu de perspectives dans ce domaine. Nous sommes dans un cercle vicieux. Cependant, il est vrai que l’on peut noter une amélioration ces dernières années avec des éditeurs tels que Ribat, Nawal où Al Bayyinah très présents dans l’histoire islamique, sujet ô combien important pour nos jeunes générations qui doivent se réapproprier leur histoire et s’en enorgueillir.

    • ‏وعليكم السلام ورحمة الله وبركاته

      Déjà, merci beaucoup pour ton commentaire.
      Je ne suis qu’à moitié d’accord. Je pense que la oumma francophone a de bons auteurs mais qu’ils ne sont pas assez mis en avant. Alors, oui, on en voudrait plus, je te l’accorde, mais si déjà ceux qui sont là, on ne les lit pas et on ne les met pas en avant…

  2. Salâm aleykûm, tout d’abord je tiens à te féliciter et te remercier pour le travail que tu accomplis avec ton site et tes réseaux sociaux.

    Pour en revenir au sujet, je remarque que tu traites le problème uniquement à partir du prisme de l’auteur et de ses difficultés (le fait qu’il n’est pas assez soutenu par la communauté ou les librairies, constat que je partage aussi) mais je pense que le problème est encore plus profond que ça.

    Si les jeunes musulmans chez qui on observe un regain d’intérêt pour la lecture sont autant perdu dans le choix de leurs lectures c’est aussi avant tout à cause d’une fracture idéologique au sein même de l’Islam et tu dois l’avoir remarqué depuis un certains temps nous voyons des gens mettre en garde contre des maisons d’édition ou des librairies.

    Comment en vouloir aux gens qui débutent dans l’apprentissage de cette religion ou de son histoire et des sujets qui y sont liés de ne pas lire si quand ils veulent s’y mettre ont leurs dit tout et le contraire ?

    Si cette vague de mise en garde n’avait pas atteint la ummah francophone peut être que les gens auraient moins de mal a acheter un livre et que le petit hijaberon rouge par conséquent aurait plus de lecteur prêt à mettre le prix et donc les maisons d’éditions et librairie plus de revenue et par conséquent encore une fois elles auraient plus de moyen pour imprimer et produire leurs livre ailleurs qu’en Chine (même si ça n’excuse rien pour la chine).

    Pour ce qui est du numérique c’est une vraie perte et c’est dommage, il faut que les maisons d’édition et grande librairie Islamique s’assoient autour d’une table et parlent de toutes ces thématiques.

    • Wa alaykoum salam !

      Merci pour ton commentaire super intéressant !
      Je suis totalement d’accord, le titre était sans doute pas assez précis. Je n’ai pas traité du problème dans sa globalité mais seulement d’une certaine facette. Le problème des mises en garde est réel. Cependant, je pense que contrairement à avant, elles ont beaucoup moins de poids. Beaucoup savent passer outre ce genre de choses. Mais effectivement, avoir des discours totalement contradictoires comme ça, ça n’aide pas.

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