[ARTICLE + VIDEO] Faire renaître la civilisation musulmane : « Vocation de l’Islam » de Malek Bennabi

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons que le but, lorsque je vous présente un livre, est de vous inciter à le lire en vous donnant les points que j’ai estimés être essentiels. Il ne s’agit donc pas d’un résumé exhaustif. N’hésitez pas à commenter cet article afin de me donner vos avis à son sujet.


Quelques mots sur le livre

Le livre que je vous présente aujourd’hui s’intitule « Vocation de l’Islam ». il a été publié en 1954 par Malek Bennabi, penseur algérien dont je vous ai déjà parlé. Il est essentiel de bien insister sur l’année de publication. 1954 marque le début de la guerre d’indépendance de l’Algérie qui va durer jusqu’en 1962. Je dis que c’est essentiel car un des sujets-clés de ce livre, et de la pensée de Malek Bennabi de manière générale, est la colonisation et la colonisabilité.

J’ai lu ce livre aux éditions Tawhid, qui le vend au tarif de 10€.

Entrons sans plus attendre dans le vif du sujet.

La société post-almohadienne

Tout d’abord, il faut comprendre que les civilisations fonctionnent de manière cyclique avec un début, une apogée et une fin. Les vertus morales sont les forces essentielles d’une civilisation. Lorsqu’une civilisation devient décadente, les valeurs morales s’inversent, l’édifice social s’écroule et la foi devient individualiste. En effet, ce sont les valeurs morales collectives qui promeuvent une civilisation.

L’auteur constate plusieurs points de déclin dans le cycle de la civilisation musulmane. D’abord la bataille de Siffin, lorsque le groupe de ‘Ali et celui Mou’awiyah se sont opposés. Le deuxième point de déclin est la fin de la dynastie almohadienne. L’auteur décrit alors un homme post-almohadien qui est l’incarnation de la colonisabilité : il a toutes les caractéristiques d’un homme qui ne peut qu’être colonisé. En quelques mots, l’homme post-almohadien est l’archétype de l’homme musulman du déclin. A chaque fois que ce terme est utilisé c’est de cette manière qu’il faut l’entendre.

Réformistes et modernistes

La colonisation a joué, auprès des peuples musulmans, un rôle de dynamite qui leur a permis de se réveiller. Mais ce n’était pas suffisant et il y a donc eu deux types de mouvements qui ont voulu réaliser la renaissance de la civilisation musulmane :

1/ le mouvement réformateur : pour les réformistes, la renaissance se réalise par la théologie. Or, cela signifie que l’on reste dans la pensée et la théorie. Et c’est donc une mauvaise stratégie car l’homme post-almohadien n’a jamais perdu son dogme. Le problème se situe plutôt au niveau de l’efficacité de ce dogme. C’est-à-dire que la foi des premiers musulmans changeait la vie des gens, la vie de la société : elle avait un rôle social. La foi de l’homme post-almohadien est individualiste, c’est une foi de dévot qui ne change pas la vie des gens. Il faudrait donc plutôt agir pour que la foi retrouve son rôle social.

Selon l’auteur, pour qu’il y ait renaissance, il faut revenir aux fondamentaux de l’Islam, c’est-à-dire à nos textes. C’est pour lui le seul moyen de se débarrasser de tout ce qui a gangrené l’homme post-almohadien au fil des ans, pour reconstruire une civilisation musulmane dont la foi serait efficace et aurait retrouvé son rôle social.

Il faut également se débarrasser de ce qu’il appelle la mujadala, c’est-à-dire le fait de rechercher des arguments plutôt que des vérités. Une autre tare de l’homme post-almohadien peut être constatée : son goût exagéré pour l’esthétisme de la langue arabe. Cela provoque une fascination des gens pour le maniement des mots, à tel point que le contenu est délaissé.

2/ le mouvement moderniste : il prend pour référence la civilisation occidentale. Et bien plus que le renouveau de la civilisation musulmane, le souci du moderniste est de faire sortir le monde musulman de son embarras politique. Le souci est que le moderniste reste un homme post-almohadien avec toutes ses tares. Le modernisme n’est que le passage d’une forme archaïque à une forme moderne du même contenu post-almohadien. Tout comme l’homme post-almohadien archaïque apprenait le Coran sans essayer de le comprendre, le moderniste apprend et utilise ce que l’occident lui donne sans chercher à comprendre le fond des choses. Bennabi va même nous décrire une bien triste scène :

« Son matérialisme inconscient et son admiration incontrôlée de l’ « utile » ne lui permettront pas davantage de voir l’aspect horrible de cette civilisation qui a rivé à la chaîne des hommes que la machine conduit, exténue, épuise et transforme en « robots de chair humaine ». Il ne verra pas la femme éloignée de son foyer et gagnant péniblement une bouchée de pain dans l’atmosphère avilissante qui l’a masculinisée et qui a émasculée l’homme […] »

Les causes de la décadence du monde musulman

La décadence du monde musulman est causée par deux types de facteurs :

1/ les facteurs internes :

L’auteur explique qu’une action positive est l’addition d’une idée et d’une action et que c’est un tout indissociable. Un des facteurs empêchant la renaissance est qu’on a dissocié l’idée de l’action. il prend alors un exemple : celui de gens qui prêchent que la renaissance passe par l’amélioration de chaque musulman. Il indique son étonnement de voir ces gens prêcher cela dans les mosquées alors que le public-cible n’y est pas. Lier l’idée à l’action serait d’aller tenter de convaincre les gens là où ils sont.

Parmi les facteurs internes, on retrouve également la paralysie morale dans la communauté. Celle-ci part d’une phrase vraie : « l’Islam est parfait ». De cette vérité, beaucoup déduisent des choses fausses. Certains pensent ainsi que pour être parfait, il suffit de prier 5 fois par jour sans avoir besoin de s’améliorer. Or, le coeur de l’Islam, c’est de faire en sorte que chaque jour, nous soyons meilleurs que la veille. Cette paralysie morale entraine alors fatalement une paralysie intellectuelle, celle qui a causé le « taqlid » ou suivi aveugle, et qui a causé la fermeture à double tour de la porte de « l’ijtihad » ou effort intellectuel. Une fois la paralysie généralisée, tout excuse est bonne pour ne pas agir et ne pas changer : ignorance, pauvreté, colonisation, etc.

Selon l’auteur, plutôt que de trouver des excuses, il faut agir en deux étapes : d’abord faire la politique de ses moyens et ensuite se donner les moyens de sa politique. En d’autre termes, commencer par agir selon les moyens originels dont on dispose pour ensuite les transformer en moyens perfectionnés.

Note personnelle : C’est un plan d’action simple et pourtant si efficace. Lorsque j’ai lu le passage où l’auteur en parlait, j’ai pensé à tous les frères et soeurs qui sont dans l’inertie, qui ne sont à l’initiative d’aucun projet. Ceux-ci disent tout le temps : « j’aimerais faire tel ou tel projet, il faudrait que telle ou telle chose voit le jour, MAIS il faut des moyens, de l’argent, je n’en ai pas et les gens ne veulent pas donner d’argent, etc. ». Ça n’est pas une excuse. Beaucoup d’actions sont à notre portée, avec les moyens du bord. Ensuite, nous passerons à des moyens perfectionnés petit à petit. Mais ne rien faire sous prétexte que nous voulons des moyens perfectionnés pour le faire est ridicule.

En résumé, la décadence du monde musulman s’explique en un mot : il est colonisable. 

Il conclue ainsi magnifiquement ce sous-chapitre des facteurs internes de la décadence du monde musulman en lançant un cinglant :

« Le problème capital est donc là : pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable. »

A bon entendeur.

2/ les facteurs externes :

Ici, l’auteur vise clairement et particulièrement la colonisation. En effet, il nous explique que la renaissance est un danger majeur pour le colon. Et cela explique les moyens colossaux qui ont été mis pour saper toute tentative de renaissance dans le monde musulman. Il va donner une multitude d’exemples que je vous laisse découvrir en lisant le livre.

LIRE AUSSI : Perles de rhétorique coranique : sourate al-Ikhlas

Beaucoup d’autres points sont abordés dans le livre, mais j’ai essayé de citer tout ce qui m’a paru être le plus intéressant.

En espérant que vous le lirez et que vous m’en direz des nouvelles,

Fraternellement,

Le lecteur illettré

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